Aux yeux de tous
Les milliers de regards que l’on croise tous les jours m’ont toujours fasciné. Chacun a son histoire, son vécu, qui est inscrit à même la peau. Il existe des cultures où l’échange d’un regard est possible, sans contrepartie. Dans notre société actuelle, dite de consommation ou encore de communication, le contact direct entre regard devient difficile. Si je regarde une fille, c’est que je la drague, si je regarde un mec, qu’est -ce qu’elle a ma gueule ? Il n’y a plus de gratuité dans l’acte de regarder, le simple plaisir d’être, sans rien demander, comme on regarde une fleur, sans vouloir à tout prix la cueillir.
Au sein de n’importe quelle métropole, l’histoire se lit dans les yeux. Lorsqu’on arrive dans une ville, il suffit de regarder les yeux pour avoir une petite idée de la société qui les abrite. Et on peut lire, le stress, l’insouciance, la peur, la faim, le désespoir mais aussi la joie. Cela devient rare. Je parle des yeux vrais, de personnes authentiques, pas ceux de la publicité, où n’existe qu’une belle façade, creuse. En 1999, j’ai voulu faire une série de photographies qui symbolise le mieux l’être humain. Je suis arrivé tout naturellement à ne montrer que les yeux. J’ai photographié des gens, de façon frontale, avec un éclairage plat, sans aucun effet plastique. En demandant aux modèles de rester le plus neutre possible. Ni sourire, ni émotion visible. Rien ou du moins je le croyais. Car, lorsque j’ai aligné toutes ces photos, je me suis rendu compte de l’immense force qui se dégageait de tous ses regards. L’ensemble était beaucoup plus fort que la somme des regards pris dans leur individualité. L’absence d’émotion ou du moins cette neutralité apparente apportait plus d’informations sur chaque être humain. Un cadrage très serré, fait que l’on est à la limite de l’abstraction. Et pourtant on sait dans l’immédiateté que l’on en face d’un portrait, d’un être humain.
Un peu de technique. Je réalise ces portraits en close-up. C’est-à-dire de très prés. Je travaille en moyen format pour obtenir le maximum de détails dans la texture des yeux, de la peau, des cils et sourcils. J’ai commencé ce travail, chez moi, en invitant voisins et amis. Puis la deuxième séance a été faite chez une amie qui a invité ses relations à un petit déjeuner un samedi matin. J’ai photographié 15 personnes entre croissants et tartine beurrée. Puis, par l’intermédiaire d’un autre ami, j’ai pu rentrer dans une communauté cambodgienne. Les photos se sont faites un dimanche après-midi dans une salle des Fêtes. Je fais asseoir les modèles, je rapproche l’appareil à 1 .20m, je vérifie la mise au point et je déclenche. Tout doit aller très vite, ne pas laisser à la personne le temps de se composer une image. Juste lui demander de regarder l’objectif. Normalement, je fais une seule prise. C’est une sorte de défi, de postulat pour rester attentif, sur le fil. Ne pas se laisser aller à la facilité, rester totalement concentré le temps de la prise de vue.
Puis, développement et contact. Les tirages sont tous fait à la même dimension, je veux dire au même écartement des yeux. Ceci pour accentuer l’effet d’homogénéité. J’ai choisi de manière totalement arbitraire un espace de 21 cm de bord à bord extérieur des yeux. La dimension du tirage est de 15 x 30cm.
Le choix du noir et blanc n’est pas gratuit. En refusant d’employer la couleur, je supprime beaucoup d’informations sur la couleur de la peau, qui est d’une incroyable richesse. Mais je désire une certaine abstraction, mon propos étant de montrer ce qu’il y a derrière le regard, ce qui se cache derrière nos modes, nos vêtements, nos rôles respectifs. Arriver à l’être, dégagé de tout superflu. En traduisant toutes ces infinités de couleurs de peau en simples plages de gris, du plus clair au plus foncé, je renforce l’aspect d’unicité.
Jean-Louis Gonterre
Octobre 1999